XVIII

Le vif

 

 

 

) Derrière le cratère de Krafla, nous ne découvrîmes pas le jardin des Origines de Steppe, source de toutes les semences, ni les tigres remorqueurs qu’Arval avait imaginés toute sa vie, ni la bouche abyssale de ce dieu tantôt expirant, tantôt ronfleur, chanteur et crachant, qui était censé d’après Larco nous souffler son haleine au visage. Nous n’entendîmes pas cette Voix de vent à la langue incompréhensible qui aurait dû nous parler jour et nuit et que les contes les mieux construits de Caracole avaient fini par nous rendre plausible. Pas plus n’y avait-il de vide ou de cosmos ouvert, noir ou bleu, à la Oroshi, de chrone firostien aspirant l’espace devant lui ou de mur infini d’air compact, de fer ou de feu contre lequel Callirhoé et Aoi avaient envisagé buter. Nous ne tombâmes ni sur la mère d’Alme, ni sur le premier Golgoth, ni sur l’orchaostre enjoué de Silamphre, avec ses accordéoles et ses cuivres inouïs, ni sur l’océan fantasmé par Coriolis, avec ses vagues de vent en déferlence sur une plage longue comme un monde. Derrière le cratère de Krafla, il y avait de la terre. Et derrière cette terre, la première moraine passée, encore de la terre, sur un plateau. Et derrière ce plateau, un autre plateau, plus vaste et plus plat, couvert de neige boueuse, et au-delà de ce plateau de la terre encore – de la terre sous les pas à perte de sens, à perte d’espoir et de cris.

Devant nous, Norska se prolongeait donc, dans sa prodigalité désertique de cimes et de pics, d’arêtes transversales et de vallées, à cette différence, qui fut vite perceptible, que l’altitude et la verticalité s’atténuaient si bien que, des plus hauts reliefs comme la chaîne de Gardabær, il ne resta bientôt qu’un écho géophysique assourdi de névés et de dômes appropriables où la neige perdait parfois sa systématique mainmise.

Notre première semaine, nous la passâmes dans l’aveuglement de l’hypothèse Matsukaze. Au seuil de chaque col, sur chaque ligne de crête gravie en coupant, l’envie frénétique d’atteindre l’Extrême-Amont nous tenaillait au point d’en perdre toute clairvoyance. Conditionnés comme nous l’étions depuis l’enfance par la logique de l’épreuve, ne pas trouver derrière la plus atroce d’entre elle, qui fut Krafla, une récompense à la hauteur de notre sacrifice, fut d’abord insupportable – insupportable et gratuit – …

Puis le désarroi commença à ronger jusqu’à l’armature, jusqu’au cadre rectangulaire du combat.

 

 Le muage belle idée du matin un animal issu du ciel qui ne serait que mue ou brume fugace et consistant pour autant à se faire et défaire au-dessus des steppes (comme un cumulus de neige touffue) Le muage mieux qu’une méduse glaciale vautrée dans le lit du vent Le muage maternel (coussin de mousse fendue) à filtrer dans ma cage une source de signes à chaque levée un dialogue intime en atmosphère juste pour moi Les idées les plus modestes prennent parfois du coffre bifurquent d’un coup en pleine écervelade – et s’imposent dès lors Désormais Des muées grondent Regarde passer les muages Comme de gros anges mafflus rigolards en plein ciel (mais furtifs parfois comme filets de plumes comme dentelles déchirées) Qu’apportent-ils Une autre pluie que l’humide Une pluie métamorphique (pousse-au-cul) porteuse d’amour de vie qui fourche d’espoir enfin concret Je dois creuser Le muage belle idée du matin un animal issu du ciel qui ne serait que

 

) À vrai dire, s’avouait-on en catimini avec Oroshi (jamais devant Golgoth), il n’y avait pas la moindre raison que l’Extrême-Amont surgisse derrière Krafla, ni même au bout de Norska. Et tout ce qui avait pu être dit et gravé à ces sujets ne témoignait de rien d’autre que de cette même doctrine de l’épreuve et de la récompense qui postulait un univers moral, une fin à toute quête et une terre aux dimensions parcourables – ce que rien n’étayait. Les rares certitudes sur lesquelles nous pouvions appuyer une conviction étaient historiques : elles provenaient du travail de recherche et de collecte des ærudits, des carnets de contre des hordes qui n’avaient pas disparu corps et bien et des quelques récits dignes de foi des Obliques et des combattants nomades qui, tels Te Jerkka, avaient eu la capacité de remonder seul au-delà de Camp Bòban. Cette « histoire », mal rassemblée dans les pharéoles, déformée par la rumeur et les rêves collectifs, propagée par la forfanterie des Fréoles et les surenchères des troubadours, récupérée, enfin, par l’Hordre qui avait eu la puissance et les relais, tout au long de la bande de Contre – d’Aberlaas en tout cas jusqu’à Alticcio – d’en imposer sa transcription officielle, héroïque et rétributive, parfaite pour la légende des Hordes et l’édification des abrités, cette « histoire », dans sa version la mieux renseignée, s’arrêtait là où nous commencions à inventer sa suite, à savoir au cratère de Krafla, siège de la septième forme et segment terminal de l’amont connu – ou pour être aussi précis qu’Oroshi : « de l’amont extrême relaté de façon fiable. » Jamais je ne pris mon rôle de scribe autant au sérieux qu’après Krafla, même si demeurait en moi cette question de la transmission problématique du carnet : à qui et comment ? L’autoursier avait beau m’assurer que Schist pourrait le porter en aval si je périssais, j’en doutais franchement tant l’autour, superbe prédateur qui nous sauvait régulièrement de la famine, n’avait rien d’un pigeon voyageur.

 

 Il prend l’aplomb évidemment Plus rapide en poussée Meilleur travail quotidien sur les thermiques il est à cinq mètres au-dessus de moi les hélices en bouclier prêt à parer Et il peut jeter rien qu’avec le couple avant-bras-poignet – donc masquer sa frappe jusqu’au bout il arme son boo il est sûr de sa vitesse de bras il n’a même pas besoin d’osciller bord sur bord C’est la confiance La confiance que je n’ai jamais su trouver Celle qui se dégage du combattant qui a atteint sa plénitude Celle qui fait renoncer ses adversaires à l’affronter Je dois remonter à niveau Faire honneur au combat Je feinte une frappe il volte pour esquiver Dans le laps je m’élève et remonte à son altitude Pas si mal il est surpris il est déjà revenu à niveau J’ai cru qu’il avait frappé si vite que j’étais touché Sa feinte était si pure que j’ai suresquivé il pilote à merveille il me déborde en vélocité Je lance mon hélice dans les suspentes Un sec-tendu Puis le boo en double boucle dans le dos il pivote sa voile riposte au boo puis à l’hélice même tactique en plus fluide en plus rapide que moi J’esquive de justesse récupère son hélice et la rétrolance

 

) Pourtant j’écrivis. J’écrivis parce que Golgoth me le demanda pour la première fois ; j’écrivis parce qu’Oroshi insistait pour fixer ses découvertes aérologiques sur la septième forme ; j’écrivis parce qu’après Krafla, rien que d’avancer sous cette brise tellement falote me donnait honte d’être encore en vie. Notre bande dérisoire à huit, je refusais de la reconnaître comme la Horde, je maintenais tout le monde à sa place, devant et derrière moi, tous les vifs encore là, je gardais le Pack intact en cohésion, pour moi, juste pour moi… Nous étions au mieux une troupe, un tas dépareillé, d’humains mis en file, un groupe qui avait échoué, qui avait de toute façon d’ores et déjà échoué… Combien d’années nous restait-il encore à marcher vers l’amont ? À marcher seuls, tous les huit, à promener nos crevasses de souvenirs, combien ? Certains désormais de contrer dans un monde vide d’hommes et de s’y enfoncer à l’aveugle, combien ? Et d’y vieillir, d’y pourrir sur pied au milieu d’un plateau en pente douce, loin, un beau jour bien trop loin de Camp Bòban pour ne plus pouvoir s’accorder cet espoir, l’unique qui m’arrachait un sourire, d’y revenir enfin. Retrouver Aoi, Silamphre et Alme. Combien d’années ?

 

π « Où est Arval, palsambleu ? » Personne ne répond à Golgoth. Il se retourne pour chercher Firost du regard. « Il croit que je peux caler une trace dans ce foutoir de roches ? Sans gonfalon ! Juste au groin ! Il cavale où encore ? » Il ne réalise pas tout de suite. Alors il cherche Erg pour lui dire de décoller et d’aller voir. Une lueur mate voile ses yeux. Il lève la tête au ciel. Il fouille l’aplat bleu pour y trouver les faucons. Souvent, ils volaient d’amour au-dessus d’Arval et ça nous permettait de le situer. Il ne fait aucun effort. Il ne veut pas en faire. Il n’a assimilé aucune de nos pertes. Les crocs, si : Barbak et Sveziest, il les a oubliés je crois. C’est à partir de Callirhoé et de Léarch qu’il est resté bloqué. Il aimait profondément cette Horde à vingt et un. Elle était son extension, il s’y sentait bien. Invincible. Moi aussi. Il a gardé cette habitude de parler sans se retourner, tout en contrant. Pas beaucoup. Pas souvent. Mais il avait toujours une phrase, une bourrade verbale pour Calli, pour Aoi. Quand il repérait un buisson, il brocardait Steppe. Une méduse en dérive, il éveillait Larco. À Talweg, il parlait sable au visage, épaisseur de grain. C’était de petites choses. Une circulation dans le Pack. Un zigzag affin. Et Talweg répondait, en criant parfois à cause du contrevent. Larco lançait « Dans la cage ! » quand la méduse se faisait trapper. Et puis il y avait Caracole qui l’interpellait sans cesse. Il aimait bien. Je ne comprends plus ce que nous sommes devenus. J’ai l’impression qu’ils vont tous revenir. Qu’ils sont partis devant, qu’ils nous attendent un peu plus loin. Je n’intègre pas. Pas assez, pas assez vite. J’attends le miracle. Lequel ? J’attends l’Extrême-Amont. Oroshi me dit qu’ils sont là : Arval, Léarch, Callirhoé, Talweg, Larco, Firost et Erg. Elle, les sent. Moi je ne sens rien de précis. Je crois aux vifs mais je sais aussi qu’aucun pont n’existe. Je veux dire : ils peuvent s’enkyster en nous comme Calli dans Oroshi, comme Larco à l’intérieur de Coriolis. Certes. Ils peuvent circuler autour de nous. Ils ont sans doute un impact local sur l’écoulement du vent. Mais ils ne peuvent plus se tenir debout devant nous. Ils ne peuvent plus rire ou plaisanter avec nous. C’est ça qui compte. Talweg n’est plus là pour nous indiquer les crevasses. Erg ne peut plus nous défendre à l’hélice. Larco ne pêchera plus aucun choucas et ne regardera plus Coriolis comme une princesse si précieuse. Et Arval, oui Golgoth, Arval ne pose plus aucun gonfalon.

 

)- pas pouvoir poser gonfalon mais prépare chemin tout comme )éclaireur reste )montre contrevents à golgoth )- galope en tête galope galope sous le névé bon rotor )pénétrante facile en sud-est repère )juste suivre à main gauche éboulis )cairn à faire )trace d’izard petites crottes longer crottes )retraverser sous pin à crochet tête de tapir bon thermique alors )grimper droit face pente direct sur collet )basculer sur ubac trace oblique oblique tombante )viser ligne de talweg toujours meilleur abri vallon )suivez la lueur suivez…

 

 

) J’ai quarante-deux ans et rien ne me fera faire demi-tour après trente et un ans de contre mais à plus d’un moment, je me suis dis que nous sommes en train d’effondrer le mythe des Hordes. Avec nous va être prouvé une fois pour toutes qu’il est impossible pour un être humain d’atteindre le bout de la Terre. En tout cas à pied. Un jour prochain, les Fréoles construiront des éolicoptères stables sous crivetz, ils fileront là-haut comme des flèches et ils iront au bout, eux, ils sauront – ils sauront avant nous. Encore dix ans de recherche éolienne, au pire, et ils seront prêts. Nous, nous allons nous éteindre quelque part dans le plan de l’horizon, plus haut n’est-ce pas, peut-être à quinze ou à trente ans de contre en amont de Krafla, sans que quiconque le sache évidemment jamais. Et viendra ce matin où l’un de nous n’aura plus les muscles pour se lever, plus les genoux assez solides pour redresser la carcasse, un jour où même Golgoth ne fera plus un pas sans trembloter – tandis que nous aurons été jugés perdus par l’aval, depuis longtemps déjà, comme la 31e Horde dont on n’a jamais retrouvé un corps et qui a été, un peu hâtivement (mais je ne m’en rends compte qu’aujourd’hui) portée disparue sous une avalanche, peu avant Gardabær, sur la foi de vêtements retrouvés.

Chaque fois que nous le pouvons, nous laissons des cairns et un vaste « Ω9 » tracé avec des pierres sur les crêtes dénudées afin de marquer notre passage pour une horde future ou pour un Oblique qui saurait piloter une aile dans Norska ou y faire voler un autogyre, on peut toujours imaginer un miracle. Nous balisons aussi, je crois, parce que Pietro et moi envisageons encore parfois de revenir en arrière, de renoncer, non par faiblesse : par réalisme. La tour d’Ær parlait d’une distance infinie, il faudra bien revenir raconter ce qu’est l’Extrême-Amont s’il ne mérite pas d’autre honneur que de retourner vers les hommes annoncer sa vérité désespérante.

Je ne sais plus ce que je dis. Nous balisons parce que nous avons peur, nous balisons parce que nous nous sentons seuls, nous balisons parce que personne n’a jamais foulé les pentes de ces montagnes-là avant nous et que nous le sentons à chaque col. Et que nous n’en tirons plus la moindre once de fierté, seulement cette sensation d’abandon dans le blanc grandissant, cette sensation de perdition.

 

 quitte à finir broyé ouais que ce soit là dans la tranchée d’Urle maintenant les vertèbres à la retrempe dans la lave froide la carcasse brute contre le granit je sens plus mon épaule suis qu’un rabot debout qui racle l’ailier qui retient le Pack qui bloque le recul jusqu’à plus d’os jusqu’à plus ça a été du métal liquide filant puis ça a durci cognée faciale trop vite « Léarch crante l’aile » qu’il gueule le Goth « bloque » j’ai jeté l’épaule en opposition parce qu’on glissait des appuis la carcasse intégrale mise à racler la paroi je le jure ça a craqué du haut la clavique j’ai tenu hein ça a plus reculé j’ai tenu hein quitte à finir broyer ouais que ce soit là quitte à finir broyer ouais que ce soit là.

 

 

Ω Chais plus trop. Je pensais quoi avant Norska, avant qu’on se goinfre de neige ? Je pensais qu’on taillerait la croûte au bout – pas à vingt-trois, faut pas charrier les sacs ! Mais à un paxon quoi ! Je nous voyais là-haut, bord à bord avec le macaque et Firost, plus que dalle de terreau devant nous, à avancer les pieds dans le bleu. Ça faisait drôle, on levait le pif sur des statues noires de barbus colossaux, rien que leurs talons étaient plus hauts que nos casques, et ils nous félicitaient avec des voix de rocaille, motif qu’ils avaient jamais vu des charnus arriver jusque-là, les premiers du genre en peau, on était ! Des mecs qu’on croyait rincés depuis des lustres, les Bòban et les Brakauer, les Gardabær, le premier Golgoth, tous les vrais héros de la Horde, hé ben ils étaient là à nous attendre parce qu’on venait les libérer eux autres ! Je leur tendais la pogne, je les touchais et ils étaient à nouveau vivants et ils braillaient du merci, ils en avaient chié à tisser leur pelote dans le vide ! Après c’était quoi, hein Gogol, c’était quoi ? Ben après je crois que venaient des gonzesses faramineuses, de la salope en robe d’eau qu’attendaient que ça et on y entrait dedans comme par chez nous, par des trous pas trop connus, elles en avaient partout dans le nombril et dans les seins, on éjaculait de la fonte, des gerbes à pas croire, du vrai jus de vie si bien que des mômes se formaient en boule d’or dans leur bide, une heure après c’était pondu, beaux comme tout, éluchés, hurifs, des mordants qu’avaient pas peur ! Pis nous, on aurait continué à les secouer pour le plaisir, les jouisseuses à trouyaux, derrière les gosses à naître par grappes, tandis que la gnole pas loin coulait des fontaines, on allait se baquer dans des ruisseaux de vinasse puis on sortait à poil pour se laver la tronche dans des bassins à vent…

Ça, c’était avant Krafla… Maintenant, dès que le rafalant enfle un peu, ça sonne chétif dans la traîne, ça fait plus masse, y a plus de Pack… Ça nous file autour en fafiautant – quand on dépale pas à force 8… Je perds la gniaque par moments. J’ai plus envie de monter ce putain de col pour en trouver quinze mille autres derrière dans l’enfilade. Avant, je tractais une Horde, j’étais le Traceur d’un Pack qu’avait de la tenue – et même de la gueule. Avant, on savait qu’il y aurait un village d’abricots tantôt, qu’on pouvait toujours croiser une bande d’écumeurs avec leur vélichar à breloque, un Oblique paumé, quelqu’un comme nous, sur deux pattes. Un gars qui matait le blason tatoué à l’épaule en écarquillant le pruneau, qui pigeait illico qui on était. Ça treuillait le moral. Je donne le change aux autres, heinc. Je fais comme si. Je gueule pour faire croire que j’y crois. C’est mon taf du moment. On va pas se mettre à pisser de la larme et à s’asseoir sur le capot d’une crête en attendant que l’Extrême-Amort vienne nous taper sur l’épaule. Faut aller le chercher à la tripaille, l’autre, y doit plus être trop loin le bougrasseau. Y a juste à remuer la queue et à galoper droit devant ! Galoper pour ceux qui sont plus derrière à packer, au moins pour eux hein, qui berdancent dans leur pelote de souffle à espérer qui sait quoi…

 

x Au bout d’un mois, nous n’étions toujours pas sortis de Norska et l’hypothèse de ma mère se révélait indubitablement fausse : Krafla n’était la proue d’aucun navire, la terre continuait. Je n’étais pas abattue pour autant puisque j’avais ces claires-voies, ces scènes qui me venaient dans les moments de fatigue, de plus en plus fréquentes et de plus en plus nettes. « Plus tu t’approcheras du vif, plus tu verras » m’avait dit ma mère et il fallait croire que j’avais franchi des paliers.

Dans ce qui restait de notre horde, l’ambiance oscillait entre la dépression post-traumatique et la torpeur mécanisée. Sov ressassait nos souvenirs, il ne cessait de parler de Caracole, de Callirhoé, de Talweg et de Larco, il racontait à Coriolis les combats d’Erg qu’elle n’avait pas connus, l’enfance vagabonde d’Arval, comment j’avais aidé Aoi à se qualifier pour la Strace. Ils se faisaient mal et ils se faisaient du bien. Sov avait besoin d’alimenter ce lien, cette épaisseur tissée, par-delà leur mort charnelle, comme si ce peuplement intérieur d’amitié, de temps forts et de hauts faits, il avait décidé une fois pour toutes d’en être la mémoire en acte. Il s’attachait chaque jour un peu plus à moi et un peu plus à Coriolis, incapable de choisir réellement entre nous, soit que ma retenue naturelle le frustrât, soit que Coriolis l’attirât plus qu’il ne le reconnaissait. Je ne forçais rien, tant de toutes les maturités d’un homme, celle qui touchait à ses sentiments était chez lui la moins déployée. À beaucoup d’égards, Sov était resté l’enfant que j’avais croisé à Aberlaas à sept ans : il ne concevait les rapports humains que dans la fusion. Le distinguo pour moi très clair entre l’amitié et l’amour, il n’en formait qu’une idée théorique que ses actes et son cœur ignoraient. Il était « dans l’amour » comme disait de lui Caracole, un amour protéiforme et polyphonique, sans réaliser parfois qu’en croyant toujours donner, il était de fait en demande, une demande inétanchable d’échange, de complicité et d’affection qui l’usait et nous usait – consciente pour autant de l’importance que cette force, car c’était une force, aurait dans le futur pour la ressurvie de toute la Horde. L’enjeu face à Sov était d’attiser son intelligence pour faire mûrir l’enfant.

 

 c’est l’heure où les têtes sont pleines de vent le cœur ne bat plus que pour le pas qui suit il est lavé de tout rêve de tout amour il n’en veut à personne n’espère ni n’attend rien il bat pour le sang le sang pour les muscles les muscles pour le pas et le pas pour le pas qui suit qui suivra les jambes charrient de la braise dans la pente les huit silhouettes ondoient la nuque courbée le front posé contre le feu du vent comme pour s’y appuyer y trouver une assise ou un repos.

 

 

x Pietro, de son côté, déclinait. Dans ce désert de neige, à huit, il avait perdu à ses yeux l’essentiel de son utilité qui était la tempérance des tensions, l’organisation concrète et la diplomatie de la horde. De son statut de prince, il conservait le port altier et un certain soin hygiénique et vestimentaire, mais personne ne pouvait rien contre l’évidence qu’ici-bas, dans ces montagnes vides, il devenait un prince en errance. Golgoth restait notre traceur : privé d’éclaireur, son rôle demeurait vital ; Sov avait la ressource de son carnet de contre à écrire, que je sollicitais le plus souvent possible, moitié par nécessité, moitié parce qu’il adorait me faire plaisir ; de l’autoursier dépendait notre alimentation et cette responsabilité le mobilisait – elle enrayait un peu, en tout cas, la morosité qui l’accablait ; Coriolis grandissait à vue d’œil, elle avait pris en deux mois plus d’aplomb qu’en vingt-huit ans et elle sortait enfin de sa post-adolescence narcissique, par ailleurs bien entretenue par le désir centripète des mâles autour d’elle ; Horst et Karst enfin n’en finissaient plus de se régaler de leurs retrouvailles et leur autarcie, d’abord gênante, se rouvrait graduellement. Bref, seul Pietro n’avait pas de raison objective de sortir de la tristesse que tous ces morts faisaient peser.

Tous ces morts ? C’était là que mon rôle s’avérait crucial. Je pouvais bien stigmatiser la maussaderie ambiante. La force d’y échapper moi-même, d’où la tirais-je, sinon de ma compréhension du vif ? Sans elle, je me serais tenue comme tout le monde, aux franges du désespoir. Avec, plusieurs fois par jour, ces dialogues qui me traversaient, qui s’imposaient par séquences courtes et complètes, comme s’ils descendaient du futur jusqu’à moi, ou que j’en coupais la trajectoire errante :

— Vous savez, la neuvi`me forme s’annonce de tr`s loin et tr`s longtemps à l’avance. Elle est pr’sente en nous d`s la naissance, au même titre que la huiti`me. Simplement, elle appartient à une dimension inactuelle du temps, qui est l’à-venir. Cette dimension coexiste dans notre chair avec le pr’sent cr’ateur qui nous fait vivre et inventer chaque instant de notre existence. Ce pr’sent est la huiti`me. Arrive toujours un moment où la neuvi`me s’expulse et s’autonomise. Elle s’incarne dans une enveloppe ext’rieure, le plus souvent un chrone. Et elle revient de l’avenir vers nous, pour nous affronter.

— Ça veut dire quoi ton charabia d’a’roconne ? Que nous allons nous coltiner la mort ici, sur ce bout d’alpage merdique ? La mort qui tue, en costume qui fait peur, avec sa grande faux et ses dents de lait ? T’es en train de me dire que j’ai contr’ toute ma putain de vie pour venir tâter de la serpe, ici, en Extrême-Amont ? Elles sont où les salopes qui sucent en robe d’eau ? Y sont où Gardabær et Bòban ?

— Ils sont en toi Golgoth et nulle part ailleurs. Je veux juste dire que chacun de nous va affronter ici sa mort. Mais qu’il est possible de vaincre sa mort. Toujours possible ! Rien n’est jou’ !

— T’as bouff’ trop de bouses ma grande, tu devrais d’glutir un peu et te poser…

Il est évident que depuis Aberlaas, j’ai vécu enfermée dans une cage de serments. J’ai juré, ça oui, j’ai juré devant mon premier aéromaître, devant le deuxième, devant tous les autres ; j’ai juré devant chaque ærudit ; j’ai juré de conserver chaque acquis et chaque arcane et de ne les transmettre, lorsque je me sentirais prête, qu’à un seul et unique disciple. Longtemps ce dogme m’a paru excessif et prétentieux puisque je n’en avais pas compris l’enjeu. Il a fallu cette rencontre avec Ne Jerkka dans la tour d’Ær.

Pour moi, le jour est venu de transmettre. Cette nuit ou jamais. J’ai trop attendu, trop respecté mes maîtres. La bonne élève. Je me souviens de cette pique cruelle de Ne Jerkka : « Tu as sans doute été une excellente disciple, Oroshi Melicerte : sobre, avide d’apprendre, intelligente. Mais les meilleurs disciples sont ceux qui trahissent. Toi, tu n’as encore trahi rien ni personne. Tu apprends encore des livres, c’est dire. »

Krafla m’a fait découvrir la septième forme : j’ai désormais une connaissance moins lacunaire des neuf formes, même si, de la huitième et de la neuvième, je garde sans doute encore une approche trop abstraite et insuffisamment expérimentale. C’est une première raison : l’équilibre de mon savoir. Vient ensuite la seconde : les vifs de la horde en suspension autour de nous qu’il est hors de question d’abandonner. Il faut les sauver comme j’ai sauvé Callirhoé, comme Golgoth a sauvé son frère, comme Horst a sauvé Karst et l’a réinventé, comme Coriolis a sauvé, sans le savoir, Larco. Encore « sauver » est-il un terme impropre. « Abriter » convient mieux : personne n’est sauf et cet abri ne suffira bientôt plus puisque nos corps vont tous y passer.

Je les regarde déplier leur duvet et vider le traîneau. Le sac de vingt kilos rempli des vœux des abrités et des racleurs pour l’Extrême-Amont tombe et s’ouvre sur le sol. Même au pire de Norska, nous ne l’avons pas abandonné. Coriolis ramasse par poignées les plaquettes gravées sans pouvoir s’empêcher d’en lire une, puis elle revient s’occuper du feu ; le bois est mouillé et il fume, ajoutant au brouillard humide qui nous enveloppe. L’alpage où nous bivouaquons, étonnamment giboyeux, verdoie d’un printemps encore neuf. Tourse dépèce le lièvre variable que Schist a levé. Golgoth est fier d’avoir touché une martre d’un jet. Il l’épiaute à grands coups hachés, très sûrs. Pietro répare les roues du traîneau, aidé par Sov tandis que les frère Dubka s’enfoncent dans la brume et capturent en douceur des lapins qu’ils n’ont pas le courage d’étouffer. Ils font semblant d’être maladroits pour les laisser filer. Je les regarde et je lis dans leurs gestes, dans le sourire qu’ils me renvoient qu’ils ne savent ni ne sentent rien de ce qui les attend.

J’aimerais leur dire qu’il est encore temps de se retourner et de fuir à toute volée vers l’aval. Qu’il n’y a rien à voir plus haut, rien à vivre que cette rencontre avec l’ombre sauvage projetée de leur envers. Je les regarde et je sais que je ne pourrai pas les aider, pas plus qu’ils ne pourront m’aider. Chaque quête est si strictement intime, elle est souvent invisible à soi-même, chaque rencontre avec la neuvième sera, je le sais, unique. Insoupçonnable dans son ampleur et dans sa difficulté. Je les regarde et j’ai peine à respirer, j’ai envie de les prendre dans mes bras, envie de les serrer contre moi, qu’aucun d’eux ne soit seul au moment où ça viendra. Pourtant je recule, je me mets à distance. J’anticipe trop bien que je ne pourrai rien. Ce que je peux, ce que je peux seulement, à mon minuscule niveau, c’est aménager les conditions les plus propices à la survie de nos vifs. Ce que je peux, c’est apprendre à Sov, enfin, ce que je sais. Je lui demande de venir d’un signe. Il lâche sa roue et abandonne Pietro :

— Sov, j’aimerais bien qu’on dorme ensemble cette nuit, si possible à l’écart…

— Voilà une jolie nouvelle… Une envie d’enfanter qui te revient ? lance-t-il, conscient aussitôt de sa maladresse.

— Je souhaite surtout te parler, Sov.

Il s’assombrit perceptiblement.

— Et plus si affinités ?

— Plus de toute façon, petit tamour, tu le devines bien…

Bon. Si Caracole a raison, si cet « Antéchrone » dont il a coupé la vision au pilier Brakauer surgit bien dans le futur, seule la Horde au complet pourra l’arrêter. Le problème est que hors de la Horde, l’intégrité de nos vifs ne pourra être garantie. Te et Ne Jerkka sont sur le déclin. Les rares ærudits probes sont trop dispersés sur l’axe Bellini pour pouvoir agir collectivement. Personne au sein du Conseil de l’Hordre n’a intérêt à récupérer nos vifs, hormis pour alimenter leur programme d’autochrones, ce qu’il faut justement rendre impossible. Les vents linéaires et l’entropie finiront par nous dissoudre – si ce n’est pas l’inchronisation de force. Un seul homme peut trouver en lui la capacité de nous sauver, de garder vivante et active la part la plus noble de nous-mêmes. Et cet homme, qu’il le sache ou non, qu’il le comprenne ou pas, c’est Sov Sevcenko Strochnis. Voilà.

 

) J’adorais quand elle me proposait de dormir à l’écart. Qu’Oroshi s’offre un peu, fut-ce une nuit de temps à autre, j’en étais bouleversé et heureux à chaque fois et j’en goûtais la chance, je la savourais pour sa rareté puisque j’en attendais l’échéance parfois un mois entier et soudain, large, elle ouvrait la porte de son corps, et elle l’ouvrait si pleinement alors qu’il me paraissait fou qu’elle ait attendu si longtemps pour recommencer et je me réveillais le matin comme complété et prolongé par la chaleur de sa peau, plus entier que jamais, à espérer que ça dure encore un peu et j’en profitais, à presque compter les secondes, allongé dans son dos, mon bras sous sa nuque, mes narines dans ses cheveux, sachant qu’elle allait se lever dans une minute, se lever dès que Golgoth lancerait un « Debout, les mourmours ! ». Elle se décalait alors rapidement, sans se retourner, elle glissait sur un rail invisible sans toucher à mon bras et elle était debout d’un dépli, déjà coupé du flux, déjà dénoué de mon écheveau de caresses et projetée d’un seul acte de volition dans ses interpolations aérologiques. Aussitôt levée, plus un centimètre carré de sa peau n’était disponible à autre chose qu’à la perception hypertrophiée du vent dans laquelle, outre son esprit, la totalité de sa sensualité vibratoire et thermique, tactile, auditive, visuelle et olfactive était engagée, à l’exclusion de tout autre partage, de toute autre envie. Faire l’amour lui plaisait, nos moments la laissaient ravie je crois, plus qu’elle ne le montrait, mais l’aéromaîtrise, portée au niveau où elle évoluait, ne tolérait pas – en tout cas pas longtemps, de se défiler de la trame vibratoire et mélodique qu’il lui fallait sans cesse éprouver dans la triple dimension de sa hauteur, de sa profondeur et de son épaisseur afin d’en interpréter les trains d’ondes, si bien qu’à moins d’appauvrir son art et d’accepter de déchoir, elle ne pouvait s’offrir une vie d’amante que son amplitude sensuelle lui aurait pourtant rendue exaltante et jouissive. Elle le savait, elle composait avec et elle avançait.

Deux cent soixante-dix jours donc après Krafla, à la dérive sur un long plateau herbu, deux cent soixante-dix jours après la disparation d’Arval et de Caracole, de Larco et d’Erg, à une altitude que Talweg n’était plus là pour approximer, à une distance d’Aberlaas qu’on ne pouvait plus chiffrer qu’en années de déroute, Oroshi Melicerte me demanda donc de bien vouloir m’asseoir dans un coin de prairie. Autour d’un feu fumant, loin des six autres hordiers dont le bivouac, couvé dans un nid de brouillard, n’offrait pas la scintillance d’une tache, elle me parla. Sans m’en rendre compte, je m’étais mis à scruter le visage habité d’Oroshi et je m’aperçus que ses joues s’étaient légèrement arrondies. Subitement, ça me vint : elle était enceinte ! Enceinte, c’était ça ! J’allais me jeter dans ses bras quand elle commença par m’entretenir de sa fonction d’aéromaître et de la transmission des arcanes, avec un sérieux tel et une concentration si marquée dans le choix des termes que j’oubliai ma première intuition et l’écoutai.

— Sov, j’ai décidé de t’adouber. Acceptes-tu de devenir mon disciple ? Le choc me sortit de ma contemplation. Plus que la confiance témoignée, plus que le prestige dont elle m’honorait, j’étais ému par le fait d’être l’élu, son élu, et je ne pouvais m’empêcher d’y entrevoir une preuve d’amour. Je répondis oui sans même réfléchir ni hésiter, puis :

— Pourquoi tu n’as pas choisi Pietro ? Il mérite la charge autant que moi.

— Parce qu’il est trop centré sur l’enjeu de la noblesse. Il manque de sensibilité au vif. C’est un homme que j’estime énormément pour son incroyable probité. Mais cette probité l’empêche de voir au-delà des exigences éthiques. Pour moi, l’éthique se déduit d’un rapport au vif, et non l’inverse.

— Il y a d’autres raisons j’imagine…

 

x Je ne réponds pas. Je ne sais plus par où commencer. Ce que j’ai à lui apprendre, en si peu de temps, est si profus… Pourquoi avoir attendu toutes ces années ? J’ai eu mille fois le temps et l’occasion ! Il a fallu que tu recules Oroshi Melicerte, recule encore, que tu attendes ce soir, le dernier moment. Deux mois après Krafla, pour être honnête, j’avais arrêté d’espérer que nous atteindrions quoi que ce soit. À quoi bon, je me suis dit ? Puis il y a eu ce premier signe : cette houle de très grande longueur d’onde. La houle s’est précisée, affirmée dans le grave, de jour en jour ; un indice, un début de preuve, une preuve ? Pas jusqu’à croire que nous étions si près. J’ai mal interprété les traînes tourbillonnaires, je les ai crues bien plus lointaines qu’elles n’étaient, parce que les chrones se dissipent si vite là-haut. Sov prend pied dans mon silence et d’une certaine façon, il me libère :

— Avant que tu commences, Oroshi, je voudrais mettre à plat une question qui te paraîtra sans doute d’une puérilité crasse, mais voilà. Ça fait trente ans que j’entends parler du vif. On m’en a donné cent cinquante définitions, j’ai lu à la tour d’Ær et dans les pharéoles tout ce qu’il était possible d’en lire… Bien. Mais malgré, ou à cause de ça, je suis paumé, je n’arrive pas à m’en forger un concept clair, à vraiment circonscrire ce que j’ai appris. J’en sais trop ou pas assez. Alors voilà ma question, stupide : qu’est-ce que le vif ? Qu’est-ce que c’est, au fond ?

— Ta question est la bienvenue, tu sais. En fait, c’est même la question idéale pour commencer. Eh bien… À quel niveau souhaites-tu que je réponde ? À un niveau concret, physique, énergétique ? À un niveau spirituel ? Tu veux que je te dise ce que peut le vif ou ce qu’il est ? Qu’est-ce que tu préfères ?

— Commence par le concret.

 

) Oroshi se recala péniblement en s’adossant à la butte. Son mouvement fatigué était vraiment celui d’une femme enceinte. Il me fit penser à Aoi, dix ans auparavant… Pourtant, elle n’avait pas de ventre visible.

— Le vif se présente tel que tu l’as vu dans le chrone véramorphe : c’est une sorte de pelote, de pelote de vent pur, grosse comme un grand poing à peu près. La pelote peut avoir une infinité de formes : les plus simples ressemblent à une roue sans rayons, comme un cercle tracé à la volée ; ou encore à des huit allongés. La plupart ont toutefois une topologie complexe, ce qu’on appelle un nœud. Le nœud est le trajet que fait le vent dans l’espace pour revenir à son point de départ. Ce trajet est nécessairement bouclé sur lui-même comme tu le sais, puisque c’est la boucle qui assure la compacité du vif.

— Est-ce qu’on peut trancher le nœud, ou le délier ?

— En théorie, oui. Dans les faits, le vent circule à l’intérieur du nœud à une vitesse absolue. Tu te souviens de ce que je vous ai dit à Krafla pour le diavant ?

— Oui.

— Cette vitesse absolue n’est pas une boutade ou une exagération. Elle a des conséquences très précises. Elle signifie d’abord que le vent est coprésent à tous les points de son trajet en même temps. En vitesse relative, serait-elle extraordinairement élevée, le vent sera toujours dans telle zone à tel moment. Là, il est présent sur l’ensemble du nœud tout le temps, d’accord ?

— Je sais.

— Le vif ne tient par conséquent que par cette vitesse. Il en tire sa consistance. Sitôt qu’il ralentit, il donne prise au vent linéaire et peut être dissous. Il se dé-lie. L’originalité du vif, si tu veux, c’est qu’il rend compossibles le mouvement et une certaine stabilité de l’identité. Comprend bien qu’aucune circulation de vent atmosphérique, qu’aucun souffle linéaire ne résiste à l’entropie. Le vif si – grâce à son nœud. Le nœud a donc une importance cruciale, d’abord pour éviter la dispersion, mais surtout parce que de la forme de la boucle dépendent les caractéristiques vibratoires du vif. Contrairement à ce qu’affirment certains ærudits, les vifs ne se distinguent pas par leur vitesse, qui est toujours absolue, ni par leur matière puisqu’il ne comporte que du vent pur. Ils se distinguent uniquement par leur topologie : forme générale, épaisseur du flux et développement de la trajectoire dans l’espace. Chaque pelote est unique. Chacune vibre et fait vibrer l’air à sa façon. Elle produit un front d’ondes, d’une amplitude et d’une fréquence qui lui est propre. Chacune a donc son timbre. Un bon aéromaître peut reconnaître un vif de très loin, juste à sa résonance, surtout en milieu transparent. La difficulté, bien sûr, est que les ondes du vif arrivent presque toujours amorties, déformées, réfléchies et réfractées. Il faut une longue expérience pour repérer un vif à grande distance. Par contre, à moins de cent mètres, c’est un jeu d’enfants quand on a l’habitude.

— Là par exemple, tu perçois combien de vifs ?

— Oh là, beaucoup Sov… Beaucoup trop ! Avec Callirhoé en moi, ma perception s’est affinée et élargie. Je suis constamment à l’écoute, aux aguets. Ça m’épuise. En même temps, j’aime ça, cette acuité. J’ai l’impression d’être tissée à même le vivant. Même en plein brouillard, cet après-midi, je suivais la trajectoire des lièvres.

— Tu crois que les animaux ont cette capacité ?

— Oui, et en même temps, on dirait qu’ils sont inconscients de leur propre rayonnement vital ! Un renard rouge, qui prend tant de précautions d’approche, eh bien il dégage une telle intensité vibratoire qu’il est très facile à déjouer… Seuls les très grands comme Te ou Ne Jerkka arrivent à étouffer leur présence s’ils le souhaitent. Erg n’y est jamais parvenu. Erg, on le percevait à des kilomètres ! D’après Alicorne, une ærudite que j’ai rencontrée à Chawondasee, nous avons été suivis à la trace pendant toute la traversée de la flaque de Lapsane ! De toute façon, la horde à vingt-trois, c’était un phare à vifs pour tous les poursuiveurs de la bande de Contre !!

— Tu m’as répondu sur le plan physique, Oroshi, maintenant je voudrais que…

— Je ne t’ai pas répondu sur le plan physique, pas vraiment. Je n’ai parlé que des manifestations extérieures du vif, de son impact.

— C’est vrai. Continue.

— J’aurais d’ailleurs dû commencer par là : par l’origine, la constitution d’un vif. Mais déjà commencent les interprétations…

— Peu importe. Les vifs viennent d’où ? Comment ils se forment ? J’ai tout entendu à ce propos…

— Il y a deux lignes, deux origines et beaucoup confondent. Une origine endogène, c’est celle des plantes et des animaux où le vif se forme par procréation. Et il y a l’origine exogène, la plus impressionnante où il surgit du vent même, d’une façon très modeste et très aléatoire, la plupart du temps en bordure de chrone, en début ou en fin de furvent, dans les traînées de sillage. Toujours là où ça va vite, très très vite, et dans des zones d’intenses turbulences. Ma conviction est que le vif est une force pure, directement tirée du chaos. Il surgit du et par le chaos ; et d’une certaine façon, il surgit face et contre le chaos, pour en affronter la dislocation explosive. Le vif est vraisemblablement la première force consistante et automotrice. L’apparition du vif ne fait qu’une avec celle de la vie organisée, à la fois parce que la vie ne peut surgir du chaos qu’en apportant en quelque sorte une plus-value de consistance à un ensemble dilapidé de forces et de matériaux ; et à la fois parce que l’énergie nécessaire à cette consistance, l’énergie qui va opérer les densifications, les articulations et assurer le lien, l’énergie qui va tout aussi bien enfler des vides, des fentes, truffer la matière, intercaler les forces, aménager les intervalles qui aèrent et donc cohèrent le vivant, cette énergie ne peut venir que d’une force terrible, aussi ténue soit-elle, qui est le vif. Le vif sort proprement du chaos, au double sens qu’il en est issu et qu’il s’en détache. Il affronte de fait les forces d’un magma brut indompté dont il s’extrait et qu’il réorganise.

— Comment ?

— Par le rythme. La riposte du vif au chaos, c’est le rythme.

— Et une certaine clôture. Le vif se protège en fermant son nœud de vent sur lui-même, il s’enkyste non ?

— C’est vrai, mais paradoxalement, c’est moins sa clôture que sa vitesse qui le protège.

— Sa vitesse tendue au sein d’un parcours clos…

— Tu n’as raison que partiellement Sov, parce que ta vision est influencée par la forme que prend le vif lorsqu’il est orphelin de tout corps d’attache. Si tu prends ton propre vif, par exemple, ou le mien, ou celui de n’importe quel être vivant né par enfantement, ce vif est lié, il n’est pas clos. Il garde cette structure de nœud compact, mais ce nœud « donne de la corde » si tu veux à tous tes organes, à ton sang, à ta lymphe, il alimente et il reçoit. Ses souffles sont embouchés sur tes propres circulations d’air, il respire en toi et te fait respirer.

— J’avais compris ça. Et ce n’est qu’à la mort qu’il reprend sa capacité d’autonomie, qu’il ferme ses connexions, pour pouvoir se réincarner ailleurs. Il se détache de son corps d’attache, un peu comme une âme en fait.

La figure d’Oroshi marqua alors le plus net agacement. Une fraction de seconde, j’eus l’impression qu’elle regrettait déjà de m’avoir choisi pour disciple. Puis elle se recala, se força à sourire, me secoua par l’épaule et reprit :

— Oublie cette analogie avec l’âme, Sov, même si elle est tentante. Le vif n’a rien d’une âme. Il n’est pas éternel : il est tout autant menacé que n’importe quelle forme vivante. Il ne rejoint aucun paradis, fut-il l’Extrême-Amont ou le palais d’Éole. Et surtout il ne porte pas en lui l’esprit de la personne qui l’abritait.

— Comment ça ?

— Il porte sa puissance vitale si tu préfères. Ou très exactement, ce qui était le plus profondément, le plus intensément vivant dans la personne qui est morte, et en symbiose de laquelle il vivait. Car le vif des mammifères est un symbiote, un symbiote créé par son hôte même.

— J’ai lu et entendu que tout homme qui meurt libère un vif qui lui survit. Mais certains ærudits écrivent le contraire : que peu de vifs survivent… Qu’est-ce qui…

— Peu de vifs survivent à leur corps d’attache. Très peu même.

— C’est dû au corps lui-même ou à la façon dont il meurt ?

— C’est dû à la puissance de vie qui habite le corps. C’est la conséquence directe d’une discipline de mouvement, d’une agilité intérieure, qui peut être physique ou cérébrale, mais aussi bien sensitive, émotionnelle. La plupart des vifs d’humains sont trop abrités dans des corps et dans des esprits « coagulés » – pour parler comme Caracole. Ils se développent en boucles, dans des nœuds ronds, sans élasticité et sans mobilité autre que réactive. Ils savent s’adapter bien sûr, un minimum, ils éprouvent des sentiments sans aucun doute, au travers d’écoulements continus, pâteux. Ils pensent les pensées sédentaires accessibles partout, mais c’est bien tout. Sortis du corps, ces vifs-là manquent de vitesse et de densité, ils se délient très facilement à la première bourrasque. Rien ne survit d’eux. Et c’est bien comme ça.

— C’est une forme de justice immanente. Seuls les grands vivants laissent une trace récupérable et se prolongent…

— Disons qu’être et rester vivant n’est possible qu’à condition de donner corps à la vie, qui est mouvement et création, création perpétuelle, par saut, par éclat. Caracole le savait mieux que quiconque : le vif agit une force de métamorphose primitive, une sorte de capacité élémentaire à changer, à se décaler, à se renouveler sans cesse, inhérente. Cette capacité – et là est le point fondamental, Sov – n’a rien à voir avec une simple faculté d’adaptation, une souplesse face aux conditions extérieures et qui lui permettrait de se reconfigurer. Le vif a cette faculté de base, à l’évidence. Mais tout homme, toute plante et toute pierre l’a ! Ce qui fait sa spécificité, c’est qu’il est apte à s’autodifférencier. Il ne cesse de différer de ce qu’il est, en soi, par une fougue intime excentrique. S’il y a une énigme propre au vif, c’est celle-là, ce bond instinctif hors de soi. Comment une force peut-elle se survivre ? Puisque tout ce qui est vivant est appelé à se dégrader et à mourir, puisque l’entropie travaille tout corps organisé, comment croire qu’une pelote de souffle pas plus grosse qu’un poing y parvienne ?

— Elle y parvient parce qu’elle utilise justement l’entropie pour se réinventer. Pour moi, le vif tire profit des métamorphoses produites par la dégradation. Il ne cherche pas à se maintenir tel qu’il est, à répéter son essence : il se survit en mutant.

— Oui. D’où aussi le caractère ambigu du vif vis-à-vis de son corps d’attache. En se déployant à l’intérieur des hommes, le vif trouve un pôle d’incarnation et il se stabilise. Mais il se piège en même temps dans la masse de chair qu’il suscite.

— Qu’il suscite ?

— Oui, parce que le vif engendre, il est créateur d’organes dans la genèse de l’embryon. Il assure le développement de l’enfant. Il est là dès le début. À la maturité, le mouvement se fige et les circulations s’épaississent. Le vivant en nous se clôt sur une enveloppe de fourrure ou de peau ; il tourne sur lui-même. Il perd le lien avec le chaos mobile qui le menaçait mais qui l’alimentait aussi. Surtout ! Il se répète et entretient sa forme, au lieu de se transformer et de se rythmer, sans relâche.

 

x Sov s’approcha de moi et ouvrit sa bouche dans mon cou pour m’embrasser. Je lui caressai ses cheveux en bataille qui sentaient la fumée, décollai sa tête doucement et le regardai dans les yeux. Il dégageait une sorte de gaîté amoureuse qui me plaisait tellement. J’avais perdu tant d’années…

— Je voudrais être sûre que tu comprennes, Sov. Je ne prends pas le temps de t’expliquer tout ça ce soir par hasard.

— Évidemment.

— Voilà. Je veux être claire. La responsabilité que tu vas devoir assumer dans le futur est énorme. Elle est presque… presque inhumaine. Je t’ai pris à part pour te préparer à affronter l’Extrême-Amont. Voire au-delà…

— Au-delà ? Il n’y a pas d’au-delà ! Il n’y a pas d’Extrême-Amont non plus, tu le sais pertinemment depuis la tour d’Ær !

— Pour toi si, j’espère.

Il réagit aussi mal que prévu :

— Encore cette foutue prédiction de Caracole ! Je ne sais pas où flotte son vif à celui-là mais si je le croise, je le bouffe tout cru, crois-moi ! Tu vois le testament qu’il m’a laissé ? Lui il s’est survécu pour sûr ! Ses bouffonneries continuent de porter ! Même chez toi ! Sacré trouba ! À ta santé !

— Sov, écoute-moi s’il te plaît. Mûris ! Tu dois…

— Mûris ? Mûris ?!

— Fais-le pour moi, même si tu n’y crois pas.

— D’accord, vas-y. Qu’est-ce qu’il faut que je comprenne ? Que vous allez tous y passer, sous mes yeux ? Que je vais avoir une quinzaine de vifs orphelins qui flotteront devant moi dans l’espace et que je vais devoir les préserver de mes petites mains ? Qu’en deux ans d’apprentissage avec toi, le disciple Sov, partant de rien, va pouvoir devenir aéromaître, collecteur de vifs, sauveteur de la Horde ? Et quoi d’autre ? Que je vais devoir tous vous héberger ? Quand le seul vif de Golgoth suffirait à me déchirer de part en part ?!

— C’est à peu près ça Sov, sauf…

— Sauf que quoi ?

— Sauf que tu n’auras pas deux ans devant toi…

— Que j’aurai cinq, huit ou dix ans ? Peu importe ! Ça ne suffira pas !

— Sov…

— Quoi ?

— Il faut que tu sois prêt demain.

 

) Je m’étais levé, j’avais jeté de rage tout ce qu’il restait de bois dans le feu et je m’étais rassis puis relevé pour lancer mon boo, droit vers l’amont. Sans arrêt, en boucle. Il revenait mal et je faillis le perdre, j’essayais de décompresser :

— Explique-toi maintenant ! Mais va doucement ! Ça fait trop de choses à la fois !

— Comprendre intellectuellement ce qu’est le vif n’est évidemment qu’un aspect de ce qu’il te faut acquérir. Rien ne remplacera l’expérience qu’il te manque et l’intuition encore embryonnaire qu’il te faudra développer très rapidement. Mais la connaissance est la seule des dimensions du vif que je peux t’enseigner en une nuit. Je t’abreuve de concepts parce que ces concepts t’aideront à mieux lire les phénomènes et à mieux éprouver ; parce que savoir ce que peut un vif t’épargnera des contresens fatals.

— Là, je suis d’accord.

— Alors je continue mon exposé ?

— Continue.

— Il y a une énigme propre au vif…

— Parmi mille !

— … qui touche à sa « psychologie ».

— Allons bon… Je croyais que le vif n’était qu’une force pure et aveugle !

— Je vais être brève : personne ne sait si les vifs ont une conscience, ni même simplement s’ils sont capables d’intentions. Il est probable que non. Pourtant, ils parviennent souvent à trouver le corps d’attache qui leur sera propice, comme Larco avec Coriolis. Pourquoi ? Sans doute par une sorte de rémanence vibratoire, une affinité de rythme, qu’il retrouve dans le corps de celui qu’il aime. Attirer un vif se joue donc à des niveaux inconscients et physiques.

— Donc je n’aurais rien de spécial à faire pour vous récupérer ? Ça paraît un peu idyllique… Comment je vais entrer en relation avec vous ?

— À quinze vifs, il faudra plus qu’une affinité !

— Tu ne m’aides pas, Oroshi ! Est-ce qu’on peut communiquer avec un vif, oui ou merde ? Est-ce qu’on peut échanger, lui faire comprendre quelque chose, est-ce que le vif s’exprime, est-ce qu’il envoie des signes interprétables ?

— Je n’en sais rien. Il me semble que oui, à travers…

— À travers quoi ?

— À travers ce rythme dont je te parle. Si je prends Callirhoé par exemple, elle se manifeste selon trois grands rythmes : un rythme langoureux, en feuille morte, nostalgique, presque triste. Un rythme brûlant et soutenu, tempétueux. Et un rythme plus doux, chaleureux, très présent et réconfortant, comme en ce moment même.

— Tu penses qu’il existe un lien avec ce qu’elle était, vivante ? Pour moi, Callirhoé avait ces trois phases-là. Elle passait par ces trois états…

— Oui.

— Donc il y aurait bien une continuité entre la personnalité d’un mort et le vif qui lui survit ? Tu as dit le contraire tout à l’heure !

— Parce qu’on ne peut pas parler de personnalité ou d’esprit… Le rythme vital survit, oui, le rythme qui lui était propre. D’Arval, je sens le sautillement, comme un crépitement sur une cymbale ; et Talweg sonne grave, en tambour calme, rassurant.

— Je sens parfois Talweg près de moi, je ne sais pas comment le remercier…

— J’arrive au point crucial, Sov. C’est là qu’il faut que tu mémorises absolument…

— Vas-y !

— Le fait que je t’ai choisi pour disciple tient à plusieurs raisons : il y a c’est vrai la prédiction de Caracole sur ta survie. Elle a des fondements et une certaine probabilité. Il y a ce sens inné du lien que tu as, que le véramorphe a révélé et qui nous fait espérer que tu puisses agréger les vifs autour de toi.

— Qui nous ?

— … Il y a qu’à ma façon un peu distanciée, je t’aime, j’aime ta générosité et ta tendresse, j’aime ton amour du vivant, des animaux et des gens ; j’aime cette recherche de sens qui nous hante tous les deux, cette soif de savoir qu’on partage si bien ; et j’aime cet enfant que tu es, cet enfant dont tu as gardé, par je ne sais quel miracle, la fraîcheur intacte au cœur même de ta maturité. Mais le plus important n’est pas là…

— Dommage…

— Le plus important, ce sont tes talents de scribe.

— Je n’ai pas de talents ! Scribe est une fonction, j’étais doué pour l’assurer, je l’assure, c’est tout.

— Sov, sais-tu qu’à l’origine des hordes, les fonctions de scribe et d’aéromaître étaient intimement couplées ?

— Oui, vaguement… J’ai lu ça dans un carnet de contre.

— À l’origine, le scribe avait une tout autre fonction qu’aujourd’hui ; on ne l’appelait pas « scribe » d’ailleurs, on l’appelait le « glyphier ». Tu as déjà entendu ce terme, n’est-ce pas ?

— Le glyphier était chargé de noter les vents et il s’en tenait là. Ensuite la fonction de scribe s’est élargie, au fil des générations…

— Élargie ? Le glyphier avait des pouvoirs bien plus étendus que ceux d’aucun scribe, Sov ! Et il n’était pas là pour noter les vents ; il ne notait rien, en tout cas par écrit ! Le glyphier était une fonction orale, éminemment orale, qui ne consistait pas à relater sur un carnet ce que la horde faisait, mais à créer et à proférer des glyphes, à les repérer aussi, dans le lit du vent ! Il était le maître des blocs-souffles ! Il parlait aux vifs ! Tu comprends ça ?

— D’abord, il n’existe aucune preuve de l’efficacité des glyphes…

— Et la tour Fontaine dans la flaque de Lapsane ?

— Laisse-moi parler ! Ensuite la plupart des glyphes sont inscrits sur les parois des chrones, ils ne flottent pas dans l’espace au hasard…

— Tu plaisantes j’espère ?

— J’ai repéré des glyphes deux ou trois fois en lisière de rotor, sous des crêtes… Mais ce ne sont que des traits de vent, Oroshi. Des tracés très éphémères ! Ils n’ont qu’une dimension esthétique. Ils s’esquissent et ffuit, ils disparaissent…

— Parce que ce sont des rejets du vif, une forme d’expiration qu’il lâche en se déplaçant ! Ça ne ressemble à rien, sauf que ces bouts de souffles, cette calligraphie brouillonne est le seul moyen d’accès que nous ayons à lui. Un, parce que le glyphe a le mérite de se voir ; deux, surtout parce qu’il s’entend. Et qu’il se prononce ! En tout cas, les glyphiers savaient le prononcer…

— En admettant que tu aies raison, tu te rends compte de ce que tu me demandes ? Tu me demandes de retrouver un savoir très ancien, complètement perdu ! Mon métier de scribe m’a appris à noter les vents, à repérer des cadences dans l’écoulement, pas à lire et à prononcer les glyphes qui ne sont que des lambeaux d’air, des déchets tourbillonnaires ! Et encore moins à en proférer, comme un Te Jerkka ! Je n’ai aucune pratique du néphèsh, je ne sais pas sculpter un bloc-souffle, ou crier un ki, ou expulser un vortex ! Ma gorge me sert à parler, et encore…

 

x Pendant quinze secondes, une boule se bloqua dans ma glotte. J’étais démunie face à ses appréhensions et à ses esquives. Il fallait qu’il sorte radicalement de cette dévalorisation de soi, de cette conduite de confort et d’échec. Qu’il arrête de fuir et qu’il affronte, qu’il ait la trempe…

— Ça va, je sais ce que tu penses : que je ne suis pas à la hauteur de ma fonction de scribe. Il est possible qu’à l’origine, l’écriture était orale, que la voix dominait l’écrit qui n’en était qu’une transcription secondaire, juste bonne à assurer un stockage des mots et qu’elle avait une tout autre dimension que cette espèce de pâle reportage que sont devenus les carnets de contre. Mais c’est ce qu’on m’a appris, Oroshi !

— Je vois. Mais ce n’est en rien une excuse. À toi de dépasser ta fonction et tes acquis !

— Abrège et continue !

— Je veux simplement que tu saches qu’il existe une communication possible avec les vifs ! Au moins en théorie ! Ce pont, il passe par les glyphes. Sov…

— Oui ?

— Tu comprends l’enjeu ?

— Je ne crois pas que tu mesures ce que tu me demandes d’assumer. Tu me demandes de porter la Horde ! Tu me noies sous une avalanche d’arcanes et tu me dis : c’est simple, lis les glyphes, inventes-en, parle en blocs-souffles, deviens un Te Jerkka, récupère nos vifs, cajole-les et bonne chance !

— Tu ne t’es jamais demandé pourquoi Caracole était troubadour ? Pourquoi, parmi le spectre si large des métiers humains, il avait choisi troubadour ?

— Si. Parce que c’était la meilleure couverture possible pour une créature aussi singulière que lui, parce qu’il pouvait y multiplier les frasques et les métamorphoses sans attirer l’attention.

— Pour toi, Caracole c’était quoi ?

— Mon meilleur ami.

— Je sais, mais qu’est-ce qu’il était, lui ?

— Lui ?!

— Quelle race si tu préfères…

— Je pense qu’il a croisé un psychrone très jeune, qu’il en a retiré des pouvoirs extra-humains, mais je ne sais pas… Je n’ai jamais voulu creuser, tu sais, je me le suis interdit très vite. C’était une question de respect pour ce qu’il était, d’amour aussi. Pour moi, il était de souche humaine, mais… modifiée. Pas pour toi ?

— Je pensais vraiment que tu avais compris…

 

) Oroshi se leva pour s’étirer et faire quelques pas. Des rides de soucis barraient son front et plissaient ses joues. Elle prenait sur elle, je le sentais, pour ne pas reporter sur moi, plutôt qu’en sachets, le sac entier d’angoisses qu’elle soulevait encore à bout de bras et qu’elle savait devoir de toute façon me transmettre, ouvert et percé. J’avais mon idée sur Caracole, forcément, mais quelque chose me retenait d’en dire plus long et j’attendais une confirmation, qui vint :

— Caracole était un autochrone. Peut-être parmi les plus anciens que les ærudits aient jamais recensés. Il leur faisait peur d’ailleurs…

— Quel âge avait-il ?

— On m’a dit qu’il avait connu le premier Golgoth, donc au moins deux cent cinquante ans. Mais ça ne voulait rien dire pour lui, sa durée interne était différente.

— Quand as-tu compris qu’il était un autochrone ?

— Quand Te Jerkka a neutralisé le Corroyeur. Après le combat, si tu te souviens, il s’est approché de la masse pétrifiée… Et là, je ne sais pas pourquoi, j’ai remarqué qu’il était très ému et j’ai eu un déclic. Et toi, tu…

— Moi j’ai compris lors du furvent, quand il est monté sur la butte juste avant la première vague. Personne d’humain, même le plus courageux des fous, n’aurait pu avoir l’idée de faire ça. Même Golgoth ! Rien en lui n’avait peur, rien, il était dans son élément, il jubilait !

— C’est vrai. Ça a été vrai à la porte d’Urle aussi, à la tour Fontaine…

— Je ne l’ai vu qu’une seule fois avoir peur : lors de la joute à Alticcio.

— Il faut que tu saches que Caracole faisait partie à l’origine de la section la plus expérimentale de la Poursuite. Il avait été récupéré en pleine dissolution par un aéromaître d’Aberlaas qui l’avait aidé à se stabiliser et à s’humaniser. Pour payer sa dette, Caracole devait épouser la Poursuite et il avait pour mission de s’intégrer à la Horde, avec pour objectif de la fourvoyer ou de la détruire. Il a réussi la première partie de sa mission. Mais il a vite bifurqué et trahi ses commanditaires.

— Il a tout bonnement oublié !

— Longtemps, la Poursuite n’a pas voulu l’intercepter. Elle ne pouvait plus de toute façon le retirer du circuit, ni approcher la Horde, à cause d’Erg. Et Caracole le savait, qu’il ne risquait rien tant qu’il resterait avec nous. Mais à Alticcio, ils étaient en position de le coaguler ; je veux dire qu’il y avait vraiment un risque.

— C’est ça que je n’ai jamais compris. Quel risque ? Comment veux-tu coaguler quelqu’un comme lui ?

— Ils auraient utilisé une chambre de compression à vérin. Ils l’auraient comprimé puis dilaté puis recomprimé puis redilaté, des centaines de fois, jusqu’à le durcir et briser toute élasticité en lui. Ça aurait pris des mois mais ils y seraient parvenus, crois-moi. Ce que je voulais te dire sur Caracole, c’est qu’il est devenu troubadour par les glyphes, par l’évolution la plus naturelle qui soit : des glyphes vers la voix articulée. C’est sa voix qui a créé sa gorge et sa bouche, sa voix qui a appelé un larynx et des poumons. La fonction a créé l’organe.

— Il s’est humanisé à partir et à travers la voix seule ? Tu crois ça, toi ?

— Il y a certainement eu des centaines de processus conjoints à l’œuvre mais la voix a été décisive, oui. Je le pense. Elle se trouve à la sécance des deux univers, c’était son seul pont analogique vers l’humain.

— Mais comment il se maintenait sous forme humaine, blaast dek ? Ça paraît à peine croyable s’il était un autochrone, un autochrone pur ! Il avait forcément une part humaine en lui, dès l’origine !

— Pas nécessairement. Il a capté cette part, il l’a réinventée à partir de séquences vibratoires, d’affinités rythmiques, encore une fois. Et puis il y a eu ce maillot d’arlequin qui l’a aussi beaucoup aidé à se maintenir…

— Comment ça ?

— Son maillot est tissé en vif. Chaque bout d’étoffe est un fragment du vif de toutes les personnes qu’il a croisées et qui lui ont offert un éclat, un éclat vivant de ce qu’elles étaient. Ce maillot jouait pour lui le rôle d’une peau humaine. Je devrais dire d’une peau humanisante, qui l’humanisait en permanence, grâce à cette enveloppe de vifs.

C’est pour ça qu’il avait absolument tenu à me léguer ce maillot… Je ressentais toujours une émotion viscérale à l’enfiler, je m’y sentais bien. J’imaginais que c’était lié à la force du souvenir… Je me sentis si stupide devant Oroshi qui insistait :

— C’est un maillot extraordinaire. Il est indéchirable et imperméable, il peut arrêter un carreau d’arbalète, absorber les coups… Il fonctionne à la façon d’un champ de force local.

— Et il respire, il est si agréable à porter, si fluide au toucher… Tu sais, Oroshi, je vais t’avouer : je n’aurais jamais deviné… Tu vois à quel point j’ai à apprendre. C’est une honte, je ne ressens rien… Il est inadmissible que je ne m’en sois pas rendu compte, non ?

Oroshi souleva son ventre à deux mains et grimaça. Des gaz la taraudaient depuis le début de la soirée. Elle ne me répondit pas mais son regard en disait suffisamment sur son désarroi.

— Tu n’as jamais développé d’écoute du vif parce que tu n’en avais pas besoin. L’acuité te viendra avec l’urgence et le danger. Ce maillot est très stable, il se mêle à ton propre vif, il est presque transparent en terme d’énergie pour toi. Ne t’inquiète pas.

— Tu m’as dit que je devais être prêt demain. Qu’est-ce qui se passe demain ?

— Demain, la Horde va se disloquer.

— Sur un accident ? Un champ de chrones ? Quoi ? Explique ! Pietro t’a dit qu’il voulait renoncer pour retourner à Camp Bòban, c’est ça ?

Je n’osais pas lancer ce qui me taraudait depuis le début. Je vis qu’elle hésitait alors je me jetai à l’eau :

— Tu es enceinte et tu veux t’arrêter quelques mois. Et tu penses que Golgoth ne voudra pas, donc que ça va couper la Horde en deux. Parce que je vais rester avec toi. Parce que Pietro et Coriolis, et peut-être l’autoursier, voudront aussi rester avec nous, c’est ça ?

— Non.

— Tu n’es pas enceinte ?

— Je suis enceinte, Sov. Mais je n’aurai pas à m’arrêter jusqu’à l’Extrême-Amont. Je n’aurai pas besoin…

— Tu as mal au ventre depuis une semaine, ça se voit ! Tu n’es pas bien, il faudra que tu t’arrêtes ! Prends vraiment le temps de faire et d’élever cet enfant !

— Tu ne comprends pas Sov…

Soudain, Oroshi éclata en sanglots et s’affaissa dans mes bras. Elle releva ses yeux noirs dans les miens, y cherchant, avec une peur visible, je ne sais quelle lueur d’intuition subite et alors je compris, je compris quelque chose qui me perça le ventre de part en part et faillit me la faire lâcher dans le feu.

— Cet enfant est de moi, hein ? Il est de moi ?

Dans un sursaut de maîtrise dont elle avait le secret, Oroshi se redressa, effaça d’une manche ses larmes et me fixa. Sa bouche était encore déformée par l’émotion mais elle parvint à inspirer longuement puis à expirer et :

— Il est de toi, Sov, enfin de nous… Mais pas seulement…

— Qu’est-ce que ça veut dire ? Tu te fous de moi ? Il est de moi ou il est pas de moi ?

 

x Il hurlait, il me secouait, j’avais le dos qui léchait les flammes, une déception panique l’aveuglait, il ne sentait ni n’écoutait plus rien et je ne savais plus comment m’en sortir, comment l’annoncer :

— Il est de toi et de… Il est de nous trois… à la fois… Je pris une nouvelle inspiration, une poumonnée pleine d’humidité et de fumée et je déposai enfin dans l’espace sonore un cube structuré de sens et de sons :

— Je suis enceinte de Caracole et de toi. J’attends un enfant hybride de vous deux et je ne sais pas s’il va pouvoir naître. C’est un pari.

— Un pari ?!

— J’ai voulu aller au bout de ma quête. Comprendre de l’intérieur ce qu’est le vent…

Sov m’avait lâchée sans même s’en rendre compte et j’étais tombée au bord du feu, le coude blessé par un brandon. En moins d’une trentaine de secondes, son visage traversa un champ d’émotions si heurtées que je restai bouche bée à le regarder, sans savoir s’il allait me jeter vive dans les flammes, m’embrasser ou m’insulter, fuir ou rire, me frapper. Finalement, ses yeux revinrent se poser sur moi, il me releva d’une main et il me dit, d’une voix de fond de gorge :

— Tu as pensé à moi ?

— Bien sûr.

— Tu sais que je rêvais de cet enfant.

— Eh bien, il arrive…

— Quand as-tu fait l’amour avec Caracole ?

— On n’a pas vraiment fait l’amour, c’était différent…

Caracole m’avait pénétrée par mes deux orifices, par les narines et par la bouche, par les tympans, partout à la fois, par la surface même de ma peau, comme un vent frais et chaud, à petits et vastes coups, et je n’avais jamais joui aussi violemment de ma vie, mais je ne pouvais pas le lui dire. Il n’en demanda d’ailleurs pas plus.

— Comment tu peux savoir qu’il est de nous deux à la fois ? Pourquoi ne serait-il pas que de lui ? Tu n’as pas de ventre, tu restes plate comme une planche. Ton gosse n’est pas humain !

— Notre gosse, Sov…

— Réponds-moi !! Comment tu le sais ?

— Le bébé vibre en moi sur les mêmes fréquences que ton vif, il n’y a pas de doute possible. En même temps, il grandit sans prendre de place, c’est vrai. Je suis enceinte depuis plus de onze mois et la gestation n’en finit pas. J’ai un peu peur maintenant…

Je n’osais plus continuer. Sov avait des frissons et il reculait, il reculait…

— Tu es complètement folle, Oroshi, au moins aussi dingue que Golgoth. Mais je t’admire. Tu n’as pas changé d’un pouce depuis l’âge de dix ans. Tu es allée au bout de ta curiosité terrifiante, toujours, toujours apprendre. Tu me fascines vraiment. Tu me glaces aussi. Moi je rêvais de choses simples pour nous, de choses banales à pleurer. Mais voilà, tu as décidé à notre place…

— Je suis désolée. Je n’ai pas trouvé le courage de te l’annoncer avant… Tu sais, c’est Caracole qui a eu cette idée ; moi je pensais surtout à nous deux, Sov ! C’était juste que… Juste qu’il y avait une opportunité unique. J’ai beaucoup parlé de toi à ma mère à Camp Bòban ; elle nous imaginait très bien ensemble, elle se voyait déjà grand-mère, avec un beau bébé… Je rêvais de ça aussi !

— J’espère juste qu’il naîtra, qu’il sera viable et qu’il aura au moins un visage et un corps, même s’il a des pieds en bourrasque et des cheveux de crivetz…

Je ne parvins pas à répondre. Sa déception était si massive qu’elle l’affaissait de l’intérieur.

— On va se coucher maintenant ? Tu m’as étalé. On reparlera de tout ça demain…

— Ça non, ce n’est pas possible, c’est même strictement impossible.

— Eh bien on en reparlera dans quelques jours, en marchant !

— Barnak Sov… La marche est terminée. Le contre est terminé ! Nous sommes en Extrême-Amont. Nous sommes arrivés.

La Horde du Contrevent
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